Histoires d’amour et d’érotisme sous la lentille du cinéaste

Karine Limoges, collaboratrice à la revue Vivre en santé

L’ÉROTISME ET LE VIEIL ÂGE

« L’érotisme dans le grand âge, c’est d’abord et surtout une histoire d’amour », résume dans une phrase évocatrice le cinéaste octogénaire, Fernand Dansereau, citant le commentaire final de son plus récent film L’érotisme et le vieil âge. Même après 60 ans de carrière derrière la caméra, le réalisateur se pose encore mille et une questions, auxquelles ses œuvres tentent de répondre – ou du moins d’explorer.

Connu pour son documentaire Le vieil âge et le rire, diffusé en 2012, œuvre primée aux Rendez-vous du cinéma québécois et par l’Association des propriétaires de salles du Québec, M. Dansereau admet d’emblée que ces deux dernières productions s’inscrivent dans la même lignée de recherche sur le « bien vieillir ». « Comment accueillir l’âge avec ses pertes, mais aussi avec ses découvertes, confie-t-il à Vivre en santé. Le rire et l’érotisme ne servent que de prétextes. »

Le projet de départ devait s’articuler autour de la question de la vieillesse citoyenne. Le financement de ce projet n’ayant pas suivi, Fernand Dansereau s’est replié sur l’érotisme – car le sexe, c’est vendeur! « C’était un calcul plus simple et plus réaliste. Pour continuer à traiter du vieillissement dans mes films, la seule porte de sortie qui me restait était de l’aborder par le sexe », glisse-t-il.

Pour ce qui est de la vieillesse citoyenne, le projet pourrait bien ne jamais voir le jour. « Il est peut-être un peu trop tard pour [ce sujet]. Ma propre vieillesse et des problèmes de santé m’obligent à prendre une pause. Si j’entreprends un nouveau projet, ce sera probablement sur la quête de sens : nous ne savons plus guère comment donner du sens à nos vies, maintenant que les religions perdent leur emprise sur nos esprits. »

Candeur et ouverture

L’œuvre cinématographique cherche à déboulonner le tabou persistant de la sexualité chez les aînés à la lumière de témoignages de personnalités publiques, de personnes âgées en résidence, de passants issus de toutes les générations, d’experts en santé, de médecins et de psychologues. Dans la bande-annonce, on entend notamment une jeune femme répondre à Louise Portal, de but en blanc, « oui, je pense qu’ils [mes grands-parents] font toujours l’amour, parce que ma grand-mère porte des strings! »

Fernand Dansereau
Fernand Dansereau, cinéaste.

Voilà précisément ce qui a plu à Fernand Dansereau, l’ouverture des gens sur la question. « Ce qui m’a ému plus que tout, c’est l’immense générosité de mes témoins, connus ou non. [Leur] candeur m’a souvent surpris. J’ai compris que ces personnes se faisaient un devoir de libérer la parole sur un sujet vital trop longtemps enfermé par les tabous. » Et ce tabou, vient-il surtout des jeunes ou des aînés eux-mêmes? « Difficile à dire. Les aînés ont été marqués au fer rouge par la censure ecclésiale d’autrefois. Les plus jeunes, souvent, ont encore trop besoin de leurs parents pour les imaginer avoir une vie autonome. »

Mis à part quelques refus, un chansonnier bien célèbre aurait notamment décliné l’offre du cinéaste sous prétexte que son public « ne le prendrait pas », Fernand Dansereau s’est étonné de l’ouverture des témoins. « Ce qui m’a surtout surpris, c’est combien la parole s’est libérée au Québec sur ce genre de propos. Ce film, comme les précédents, c’est moi en tant qu’homme et cinéaste. Pour faire ce documentaire, j’ai dû négocier durement avec ma propre pudeur, comme mes témoins. J’ai l’impression que cela m’a fait progresser. »

Deuils et perspective

« C’est vraiment l’éloge à la lenteur, traduit, dans le documentaire, une participante. Pour une fois qu’on peut être pas trop vite. » Selon l’auteur du film, le plus grand deuil à vivre au chapitre du sexe, en vieillissant, c’est de renoncer aux idées entretenues à propos de sa propre sexualité. À l’autre bout du spectre, il s’agit d’un gain d’avoir l’humilité d’arriver à le faire : « ça permet de se reconnaître soi-même vraiment, en dehors des schémas sociaux et culturels qui nous ont été inculqués ».

En vieillissant, l’érotisme évolue au-delà de la génitalité, analyse le cinéaste. « Je me surprends souvent ces années-ci à me découvrir ébloui par un simple reflet du soleil sur la neige, par la qualité du rire d’un de mes petits-enfants, par la splendeur royale du regard d’une vieille dame, par la chaleur du printemps sur ma vieille main. La qualité de la caresse devient elle-même plus savoureuse à mesure que l’intimité réelle avec l’autre prend de la profondeur. »

En somme, les aînés ont encore la chance d’expérimenter le bonheur, de pouvoir compter sur un partenaire avec qui partager ces moments de complicité érotique. « Malgré cela, beaucoup de personnes âgées se retrouvent condamnées à la solitude », regrette Fernand Dansereau. Au-delà du facteur chance de pouvoir rencontrer l’amour et vivre une sexualité épanouie, la recette du bien vieillir, dans la perspective du cinéaste, réside dans la combinaison de trois ingrédients clés.

La volonté de s’ouvrir aux mystères de la vie, de faire preuve d’ouverture face aux autres et de cultiver de petits ou de grands projets chers à notre cœur qui attendent d’être réalisés.