Le système de santé et les aînés de demain

 

 

L 5817YVES LAMONTAGNE, C.M., C.Q., M.D., F.R.C.P., F.A.P.A., consultant, ex-président du Collège des médecins du Québec

L’espérance de vie augmente graduellement, la fécondité est sous le seuil de remplacement des générations et le vieillissement des baby-boomers crée un nouveau portrait social des aînés. Quelles répercussions ces changements auront-ils sur le système de santé?

Démographie

Parlons d’abord de démographie. Comme le démontre le tableau suivant, au Canada, la longévité augmente graduellement avec les années, autant chez les femmes que chez les hommes.

ESPÉRANCE DE VIE

Année           Hommes         Femmes

   1930                60 ans               62 ans

   1996               75,7 ans            81,5 ans

   2008               78,2 ans            83,4 ans

   2016                81 ans               86 ans

Un homme de 60 ans a actuellement 25 % de chances de vivre au-delà de 95 ans. Au premier juillet 2009, on a dénombré près de 1,3 million de personnes de 80 ans et plus au Canada. Elles représentaient 3,8 % de la population canadienne. Parmi celles-ci, 6 000 personnes avaient 100 ans et plus. Selon les récentes projections démographiques, l’effectif des centenaires au pays atteindrait environ 15 000 personnes au début des années 2030. De 1981 à 2005, le nombre d’aînés est passé de 2,4 à 4,2 millions et il devrait passer à 8 millions en 2026, ce qui représentera 21,2 % de la population canadienne.

Le vieillissement de la population canadienne s’explique principalement par deux facteurs : la fécondité sous le seuil de remplacement des générations et l’espérance de vie à la hausse.

Or, l’âge moyen de la retraite se situe entre 59 et 62 ans; il y aura donc une population inactive de plus en plus grande et de plus en plus coûteuse en soins de santé et en mobilisation de personnel social. Actuellement, 45 % de la force de travail au Canada s’apprête à partir à la retraite comparativement à 29 % en 1991. Il est clair que le contexte économique et démographique va influencer les décisions qui seront prises en rapport avec le vieillissement de la population. En 2030, le Québec ne comptera que deux personnes en âge de travailler pour une personne de 65 ans et plus, alors que le ratio actuel est de cinq pour une. À Montréal seulement, 15 % de la population est composée de gens de 65 ans et plus; ce sera 25 % en 2025.

Si rien ne change, nous nous dirigeons sans aucun doute vers une pénurie de main-d’œuvre, une perte du savoir-faire et une augmentation notable des coûts sociaux pour l’ensemble de la population.

 

Vieillissement et vieillesse

À la suite de ces observations, on peut facilement constater qu’il se dessine un nouveau portrait social des aînés. D’ailleurs, il ne faut pas confondre vieillissement et vieillesse. En effet, le vieillissement humain est un processus continu qui commence dès le jour de notre naissance. À partir de l’âge de 35 ans, on perd 1 % de l’activité de nos cellules à chaque année. Déjà, à cet âge, certains commencent à porter des lunettes, se sentent plus fatigués le lendemain d’une soirée et ont une diminution de leur capacité de travail. Sont-ils vieux pour autant? Bien sûr que non! Quant à la vieillesse, elle est la dernière étape du vieillissement. Il ne faut pas non plus confondre le vieillissement biologique et le vieillissement humain. L’âge biologique est une chose, le vieillissement humain en est une autre. En effet, il y a des vieux de trente ans et des jeunes de 70 ans. Il y a des jeunes qui se plaignent tout le temps au moindre effort, qui n’ont pas d’initiative et de dynamisme; ce sont de jeunes vieux. Il y a aussi des vieux jeunes qui ont de l’humour, qui ne s’apitoient pas sur leurs petits bobos et qui sont toujours prêts à faire la fête. C’est donc d’abord et avant tout dans la tête qu’on est jeune ou vieux, peu importe l’âge. Comme on peut le constater encore, prendre de l’âge n’est pas nécessairement lié à la vieillesse, à la sénilité et à l’immobilisme.

Par contre, individuellement, les aînés font face à de nombreux défis. L’obésité est en hausse chez tous les canadiens et les personnes âgées n’y échappent pas. De plus, le cancer et les maladies cardiovasculaires demeurent les principales causes de décès des personnes âgées, alors que l’arthrite, le rhumatisme et l’hypertension essentielle sont les maladies chroniques les plus répandues dans cette classe de la population, sans oublier l’Alzheimer et le Parkinson.

 

Les aînés du 21e siècle

Au 21e siècle, les aînés sont plus exigeants et instruits que leurs prédécesseurs. Ils connaissent davantage les produits et les prestations dont ils ont besoin et sont moins prêts à tolérer la pauvreté des services. Ils sont aussi plus riches que les jeunes et sont d’accord pour payer afin d’avoir ce qu’ils veulent, quand ils le veulent.

Devant ces faits, assisterons-nous à la création de mouvements plus militants du pouvoir gris en réponse à l’impossibilité des gouvernements d’acquiescer à leurs demandes? Par exemple, de très nombreux baby-boomers déménagent à la campagne ou dans de plus petites villes proches d’un hôpital. Les hôpitaux, qui sont vus comme un fardeau financier, devraient plutôt être un outil de développement économique important pour ces villes, sans oublier tout l’aspect des services à domicile et des soins de longue durée, qui deviendront de plus en plus populaires, de même que les médicaments dont la consommation explosera. Enfin, les aînés actuels peuvent encore souvent compter sur leurs enfants s’ils sont en perte d’autonomie, mais les baby-boomers ont moins d’enfants et ceux-ci demeurent maintenant plus loin que dans la passé.

 

Le défi du système de santé

Notre système de santé ne s’adapte pas assez rapidement aux besoins changeants de la population. Devant l’état de la situation, comment les soins de santé seront-ils distribués? Comment le travail sera-t-il organisé? Quelle sera la nouvelle approche en santé face aux aînés? L’État investit où ça rapporte et se désintéresse des personnes âgées; pour s’en convaincre, il s’agit de voir le peu de ressources allouées aux gens âgés dépendants. Cet écart ira-t-il en s’agrandissant? Même si 86 %  des baby-boomers s’estiment en bonne santé, il est primordial de développer de meilleurs services médicaux en gériatrie et plus de soins à domicile.

Devant ce défi, tous les artisans du système de santé doivent mettre la main à la pâte et tenter de trouver de nouvelles solutions, sans pour autant grever les budgets qui iront fort probablement en s’amenuisant. Tous devront faire plus avec moins et autrement.

Au niveau clinique

  • Tous les professionnels de la santé devront favoriser l’accessibilité aux soins de première ligne et à domicile;
  • Il faudra renforcer les équipes multidisciplinaires et les médecins devront partager davantage des activités avec d’autres professionnels de la santé. Il ne s’agit plus d’être le meilleur joueur de l’équipe, mais d’être la meilleure équipe de joueurs. Cette réorganisation des activités médicales pourrait fort probablement régler, en partie du moins, la pénurie qui semble exister dans certains secteurs ou certaines régions;
  • Les patients devront être orientés vers les centres offrant aux meilleurs coûts le type de soins à prodiguer. Dans cette hypothèse, les soins primaires seront donnés à domicile, dans les cabinets privés et dans les centres d’hébergement. Les soins secondaires seront donnés dans certaines cliniques spécialisées ainsi que dans les centres locaux de services communautaires (CLSC) quand c’est possible, et dans les hôpitaux locaux. Quant aux soins tertiaires, ils devraient être offerts dans les grands hôpitaux;
  • Il faudra favoriser une utilisation plus efficiente des ressources et les diriger là où les besoins sont les plus grands;
  • Il faudra développer la télémédecine si utile pour les consultations en régions éloignées. Le Québec a été un précurseur dans ce domaine, mais malheureusement ce beau projet se retrouve actuellement à la case départ.

Au niveau administratif

  • Il faudra simplifier les conventions collectives du secteur de la santé afin d’assouplir les descriptions de tâches et laisser plus d’initiatives aux travailleurs. Il est inconcevable que celui qui pèle les patates ne puisse donner un coup de main à celui qui lave la vaisselle;
  • Il faudra réduire la bureaucratie. Dans la vision bureaucratique du système de santé, il y a bien plus d’idéologie que de science; il est temps que cela change;
  • Il faudra augmenter la collaboration entre les médecins, les administrateurs, les agences régionales et les syndicats, collaboration fondée sur une confiance mutuelle plutôt que sur la chasse au pouvoir et sur un partenariat beaucoup plus important. Toute politique qui met l’accent exclusivement sur l’un des collaborateurs et qui néglige les interactions avec les autres produira sans aucun doute des effets indésirables ou conduira directement à l’échec;
  • Il faudra soutenir davantage les organismes philanthropiques. Dans leurs campagnes de souscriptions publiques, les fondations hospitalières devraient à l’avenir inclure des projets d’amélioration des services cliniques et de soins aux malades au lieu de demander uniquement de l’argent pour du béton ou des appareils de technologie;
  • De leur côté, les administrateurs du réseau de la santé devront :
    • Rapprocher les décisions de l’action en décentralisant et en favorisant l’initiative locale;
    • Optimiser la prestation de service dans un contexte de restrictions budgétaires. L’ingéniosité sera de mise;
    • Déréglementer l’encadrement de la main-d’œuvre; par exemple, revoir le principe immuable de l’ancienneté contrairement à la compétence;
    • Inviter les médecins à revoir leurs offres de service, comme les plages horaires, l’organisation du travail et le partage des actes médicaux.

 

Au niveau politique

  • Arrêter de faire de la politique avec la santé et faire des politiques de santé;
  • Accorder plus d’autonomie aux dirigeants des établissements de santé;
  • Appliquer les recommandations des commissions Clair et Arpin en rapport avec le financement public et privé du système de santé.

 

Au niveau de la population

La population peut aussi soutenir le système de santé de sa région en participant aux campagnes de levée de fonds, en s’impliquant dans la fondation hospitalière et en faisant du bénévolat, si important dans l’accompagnement et le soutien des personnes âgées, où l’on voit poindre une diminution de la main-d’œuvre, soit parce que les jeunes sont moins nombreux ou moins intéressés, soit parce que les besoins augmentent trop rapidement. Le bénévolat représente une force extraordinaire au point de vue communautaire et social, et une activité valorisante et gratifiante. Il permet d’offrir à toutes et à tous une vie remplie d’activités intéressantes et riches en expériences humaines.

Enfin, il faudra responsabiliser les personnes qui, par leurs attitudes et leurs habitudes, coûtent cher au système de santé.

Si tous ces changements ne sont pas faits, nous nous retrouverons non seulement avec des vieux pauvres, mais avec des pauvres vieux. Voilà pourquoi le système de santé devra devenir un modèle de partage des compétences, de solidarité et d’imputabilité. Ce sera la meilleure façon de garder sa crédibilité et son efficacité auprès de la population.

Références bibliographiques

DESCÔTEAUX, D. (2011) « Les nuages noirs », Le Journal de Montréal, 17 août.

FOOT, D.K. (2000). Boom, Bust and Echo, Stoddart Publishing Company, 313 pages.

HADLER, N.M. (2008). Le dernier des bien portants – Comment mettre son bien-être à l’abri des services de santé, les Presses de l’Université Laval, 333 pages.

LMONTAGNE, Y. (2014), Une retraite épanouie, Éditions Québec-Amérique, 160 pages.

SAUNIER, D. (2006). Séniors, l’âge d’être – La vie devant vous, Dangles Éditions, 391 pages.

STATISTIQUE CANADA (2004). « Aspects sociaux et économiques du vieillissement », Le Quotidien, 13 décembre – http://www.statcan.gc.ca/daily-quotidien/041213/dq041213c-fra.htm

EXERGUES

Actuellement, 45 % de la force de travail au Canada s’apprête à partir à la retraite comparativement à 29 % en 1991.

… Arrêter de faire de la politique avec la santé et faire des politiques de santé.

L’État investit où ça rapporte et se désintéresse des personnes âgées; pour s’en convaincre, il s’agit de voir le peu de ressources allouées aux gens âgés dépendants.

 

Dans la vision bureaucratique du système de santé, il y a bien plus d’idéologie que de science; il est temps que cela change.