Les ainés, citoyens actifs de plein droit

JEAN CARETTE , Ph. D., président, réseau Espaces 50+

Le phénomène du vieillissement démographique est habituellement défini comme l’augmentation en pourcentage et en nombre de la portion des plus âgés au sein d’une population. Cet accroissement proportionnel et numérique tient surtout à l’augmentation de l’espérance de vie conjuguée à la baisse de la natalité. Dans la littérature gérontologique, comme dans bien des discours politiques, analyses ou déclarations, ce vieillissement est le plus souvent présenté comme une catastrophe annoncée; autant pour l’économie qui manquerait tôt ou tard de consommateurs, de travailleurs de relais et d’une expertise importante et nécessaire, que pour les décideurs politiques qui conduisent les mutualismes intergénérationnels et veulent en optimiser la gestion. Le président d’une fédération de médecins canadiens n’a pas hésité à évoquer même la menace d’un tsunami gris (sic) qui serait une charge sociale et financière d’autant plus lourde que le rythme du vieillissement serait plus rapide(1).

 

C’est bien contre ce qu’il convient d’appeler un préjugé fortement enraciné et aux effets sociaux très couteux qu’il faut mener une offensive déterminée, en tentant de dégager la source même de cet âgisme structurel, en commençant par la perception dominante véhiculée et entretenue dans l’opinion publique. Et pour ce faire, remonter à un mythe des origines de nos cultures occidentales. Oedipe arrive tout fringant aux portes de Thèbes après avoir tué un père encombrant sa route. En guise de péage, un sphinx lui pose une question-piège, véritable synthèse du parcours des âges : à quatre pattes le matin, sur ses deux jambes au plein midi, l’humain se donne un trépied une fois venu l’âge et le soir de sa vie. En livrant la clé de notre énigme commune, Oedipe est proclamé roi de Thèbes, épouse sa mère et croit avoir délivré la cité de ses enfermements. On connait la suite.

Voilà le vieillissement posé, perçu, consacré comme un inéluctable déclin, destin universel marqué du signe moins, à l’image des corps d’alors, affaiblis par les années et proches de la mort. En associant ainsi chez tout individu, étroitement et automatiquement, l’âge à une pente toujours descendante, d’un déficit à l’autre, nous en déduirons les funestes conséquences au plan collectif. Toute société est assimilée ici à un corps, avec ses organes et leurs diverses fonctions, ses membres et leurs rôles ou statuts : les disharmonies et les différences y alimenteraient usure et nécroses, vieillissement et décadences, avant les chutes finales, celles des cités et des empires. Vingt-cinq siècles plus tard, nous subissons encore les effets ravageurs de cette tragique confusion des représentations entre l’individuel et le collectif, mais surtout de cette assimilation obligée entre vieillissement et sénilité, entre vieillissement démographique et déclin collectif.

Notre besoin de repères stables, la lenteur nécessaire à des changements en profondeur, au plan des moyens technologiques comme à celui des pratiques et des mœurs, nous ont longtemps empêchés de saisir la richesse et le dynamisme des mouvements, autant dans nos histoires de vie qu’à travers l’action de nos sociétés sur elles-mêmes. Photographes, nous avons longtemps ignoré le cinéma et préféré les clichés fixes au mouvement des images. Jusqu’à tout récemment, nous avons usé et abusé de repères constants, de références inchangées, de limites d’âge et de périodisations instituées. Enfance, jeunesse, maturité et vieillesse marquaient les étapes de l’existence et scandaient l’échelle de nos âges, entre deux seuils déterminés par des avènements socialement acceptés, Citons comme exemple l’accès à la nubilité ou, depuis environ deux siècles, l’arrivée à la retraite à un âge prévisible. Comme si notre album de photos empêchait de revoir, d’utiliser et d’apprécier les avantages d’un film de nos vies, au plan individuel et collectif. Une approche d’intervention en termes de parcours de vie devrait ici être privilégiée(2).

C’est ainsi que, pour la plupart d’entre nous, l’âge ne commence qu’avec l’accession au « troisième » âge, d’or pour les uns, temps de décrépitude pour beaucoup d’autres. Le vieillissement comme processus, courbe ou arc de vie, a donc laissé la place à un faux concept, celui d’une vieillesse naturalisée, dont nul ne connait ni ne peut fonder, en raison comme en droit, un âge fixe et déterminé d’accès. Confusion des idées, des âges et des temps sociaux, dont le pire exemple est cette utilisation systématique de l’expression « personne âgée », autant dans les travaux statistiques que dans la plupart des argumentaires gérontologiques. Âgée… à partir de quand et de combien d’années et sur quelle base de mesure ? Il y a ici abus de langage et fausse définition, avec l’effet si répandu d’une construction dépréciatrice de la personne du fait même de son âge et à partir d’une norme d’âge socialement imposée.

D’un côté, un cadre d’analyse fonctionnaliste, trop souvent dominateur en sciences humaines sous nos latitudes nord-américaines, nous fait basculer dans les confusions d’un âgisme de préjugé. De l’autre, un besoin institué de définitions claires, outils nécessaires mais devenus des fins en soi, entraine des catégorisations stériles et des discriminations grossières. Il ne faut donc pas nous surprendre si, à partir de ces cafouillages sémantiques et de ces conditions idéologiques ou politiques, nous ne savons pas vieillir positivement, ni au plan individuel ni au plan collectif. Chacun n’y voit qu’un déclin, au mieux à retarder, au pire à savoir accepter. À l’image et à la suite de ses meneurs et animateurs, l’opinion publique ne perçoit l’avancée en âge qu’en termes de pertes successives et accumulées et ne réfléchit le vieillissement collectif qu’en termes de régression ou de décadence. La conjonction des deux tendances entraine un surcout inévitable pour tous, des familles aux proches aidantes épuisées à l’État qui y dilapide ses maigres fonds, sans trouver les voies d’une politique de développement avec l’âge comme levier.

Les politiques publiques sociosanitaires se réduisent ainsi à de simples mais onéreuses prises en charge de la maladie et du « grand âge », de la dépendance et des handicaps. On appareille les difficultés de l’avancement en âge; on institutionnalise à grands frais au lieu de soutenir la vie à domicile et l’autonomie. On prévient si peu que, du coup, les soins deviennent plus lourds et plus inefficaces. On guérit moins qu’on accompagne. Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) est de plus en plus budgétivore et le Conseil du trésor réclame toujours plus de coupures, dans le gras puis dans le maigre, tandis que les rhéteurs glosent sur la capacité de payer des contribuables et donc de l’État.

Il est donc grand temps de changer de culture, c’est-à-dire d’analyses et de perceptions, de responsabilités et de gouvernances; mais surtout, plus globalement, de contrat social sur lequel fonder efficacement et durablement nos solidarités face aux risques de la vie. Sans pouvoir détailler les chemins nouveaux à tracer dans le cadre de ce texte résolument éditorial, je peux cependant indiquer quelques directions que nos élus pourraient prendre.

D’abord, Statistique Canada nous apprend que, de 1921 à 2011, l’espérance de vie à la naissance est passée de 57,1 à 81,7 ans, soit une hausse moyenne de 24,6 années. Ce bond exceptionnel est dû, pour la période entre 1921 et 1951, à la réduction de la mortalité infantile et à la double découverte de la pénicilline et de l’insuline. À partir de 1951, d’autres facteurs interviennent, comme la prévention, l’avènement des programmes sociaux et l’action communautaire. Autrement dit, la médecine et les sciences médicales jusqu’à la moitié du vingtième siècle, puis les politiques sociales et les initiatives citoyennes depuis soixante ans. Voilà un portrait qui devrait inspirer bien des décisions et des choix de priorités. Le vieillissement collectif est un progrès remarquable dont nous ne savons pas faire un atout de développement social, trop préoccupés par les urgences du quatrième âge et les encombrements couteux qu’elles provoquent. Il faut délibérément remonter en amont des âges « extrêmes », pour améliorer les conditions structurantes d’un vieillissement avancé mais sans incapacité ni maladie, en facilitant la mise en épargnes des conditions gagnantes à long terme, non seulement au plan financier, mais à celui de la santé physique et psychologique, des réseaux sociaux, de la formation continue et de l’expérience de travail et de vie accumulable.

De plus, il convient de réfléchir à de nouvelles façons de répartir les charges et les avantages, dans l’action de la société sur elle-même, entre l’individu, son entourage, ses communautés de vie au travail et autour du domicile, et les administrations publiques. Envisageons par exemple d’appuyer les responsabilités de la gestion collective de l’avancée en âge sur les deux inséparables leviers que sont la société civile et l’État. Comme en matière fiscale, non seulement trop d’État tue l’État, mais cela compromet et détruit à petites doses les indispensables initiatives communautaires et citoyennes. Chaque citoyen adulte – et pas seulement chaque personne-âgée ! – devrait pouvoir se réapproprier et gérer plus directement les conditions, atouts et aléas de son propre parcours des âges, comme de celui de ses divers voisinages, dans le cadre de solidarités de proximité actives, selon des modes et avec des leviers débattus et définis collectivement par contrats et mandats responsables.

Personnellement engagé depuis fort longtemps dans une citoyenneté active autant que dans une réflexion gérontologique, mon expérience me convainc que c’est en animant des partenariats d’un type nouveau entre les communautés et les services publics que nous parviendrons à faire du vieillissement un levier de développement individuel et collectif. Le travail que j’ai le plaisir de mener dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à partir de la Maison des Aînés, mais aussi avec les responsables du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Lucille-Teasdale autour du réaménagement de l’ilot Saint-Clément, est un début prometteur pour y relever concrètement les défis sociaux du vieillissement.

En plus de la construction de logements accessibles aux ainés (programme PAPA) et de l’aménagement prévu de lits de « ressources intermédiaires », nous travaillons avec divers acteurs sociaux de l’arrondissement Hochelaga-Maisonneuve, réunis en coopérative, à installer un CPE de 80 places dans l’ancien presbytère et à relocaliser une maison de jeunes dans les sous-sols de l’église restaurée. Mais surtout, nous souhaitons mettre en place une structure communautaire, provisoirement baptisée Ecclesia, irriguée et animée par les ainés au bénéfice de la population environnante de tous les âges. Dans la nef de l’ancienne église Saint-Clément, de multiples activités seront proposées : ateliers, échanges et rencontres, forums et débats, projets actifs, individuels ou collectifs. De plus, nous espérons qu’un partenariat sera contractualisé avec le CSSS Lucille-Teasdale pour faciliter la mise en place ou l’optimisation de multiples services sociaux et de santé à la population. Nous souhaitons ainsi faire des installations prévues sur le terrain de l’Ilot Saint-Clément, autant d’outils collectifs performants, leviers pour une citoyenneté active, c’est-à-dire une solidarité plus forte entre les générations, à l’initiative privilégiée d’ainés du voisinage.

Faire de l’avancée en âge et du vieillissement une occasion et un moyen de changement et de développement individuel et collectif nécessite de restituer aux personnes une bonne part d’initiative dans la conception et la mise en place de réponses évolutives à leurs besoins. Les ainés disposent de temps libre et d’un capital d’expériences dont ils peuvent bénéficier les uns des autres, ainsi que tous les groupes d’âge qui leur succèdent. À la mesure de la citoyenneté qu’on sait leur reconnaitre, sans égard à leur âge proprement dit.

Références bibliographiques

1. ASSOCIATION MÉDICALE CANADIENNE (2013). Les soins de santé grugeront 97 % des budgets provinciaux à mesure que la population du Canada vieillit – Les canadiens et le tsunami gris, Docteur Robert Ouellet.
2. BLOCH, Marie-Aline et HÉNAUT, Léonie (2014). Coordination et parcours, la dynamique du monde sanitaire, social et médico-social, Dunod, Paris.

EXERGUES

… on institutionnalise à grands frais au lieu de soutenir la vie à domicile et l’autonomie.

On prévient si peu que, du coup, les soins deviennent plus lourds et plus inefficaces.

Le vieillissement collectif est un progrès remarquable dont nous ne savons pas faire un atout de développement social, trop préoccupés par les urgences du quatrième âge et les encombrements couteux qu’elles provoquent.